Qu’est-ce qu’un cabinet de curiosité ?
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France3 – Nouvelle Aquitaine – juin 2020
L’exposition « les chambres des merveilles » au château de Cadillac, vous invite à partir à la découverte de cabinets de curiosités animés, lumineux ou sonores où sont réunis plusieurs centaines d’objets étonnants.
Reportage : Nathalie Pinard de Puyjoulon, Dominique Mazères
Une œuvre pour comprendre :

A consulter : un article de la revue BeauxArts :
« Frans Franken II est apprécié pour ses coloris chatoyants mais surtout pour sa minutie qui le rapproche d’un miniaturiste, comme en témoignent ses peintures de cabinets d’amateurs, un genre dont il est l’inventeur et qui deviendra particulièrement en vogue à Anvers. Ses compositions regorgent de références savantes et raffinées, qui plaisent particulièrement à ses commanditaires. »
1/ Les mages (astronomes) :
ils ont été guidés jusqu’à Jésus par une étoile.
>> extrait de l’article de Wikipédia :
« Les trois hommes représentent très tôt les trois âges de la vie. Le nouveau-né complète d’ailleurs la série des trois âges qui deviennent ainsi quatre. C’est le roi ou le mage le plus âgé qui est représenté agenouillé devant l’enfant, formant avec lui un couple symbolique, l’articulation du passé et du futur. Selon une autre interprétation, les trois rois représentent les trois parties du monde alors connues : Europe, Asie et Afrique, d’où la présence, notamment chez les peintres nordiques d’un roi africain. »
Pourquoi l’or, la myrrhe et l’encens ?
L’or en hommage à la royauté du Christ, l’encens en hommage à sa divinité et la myrrhe, servant à embaumer les corps, annonce sa mort pour la rédemption de l’humanité.
Je retiens donc : religion chrétienne (naissance de Jésus, venu pour « sauver » l’humanité) – philosophie (réflexion sur le sens de la vie) – astronomie, astrologie et même géographie (3 mages = 3 continents).
2/ Un poisson :
Il s’agit très probablement d’un baliste commun. Ce poisson ne sera décrit et nommé qu’en 1789. Mais il est très présent en Méditerranée et dans l’Océan Atlantique. Il se singularise par une puissante mâchoire (22 dents) qui explique probablement sa présence dans ce cabinet de curiosités. Mais le poisson, c’est aussi « ichtius » : un symbole chrétien documenté dès le Ier siècle (Jésus-Christ : «Ièsous Christos Theou Uios Sôter» = Jésus Christ Fils du Dieu Sauveur).
3 / Un coquillage :
Plus précisément d’une conque. Une recherche rapide m’apprend que la conque est aussi le plus ancien instrument de musique de l’histoire de l’humanité (Préhistoire : -15 000 ans). La conque est utilisée dans de nombreux rites religieux dans le monde entier : voir l’importance de la conque dans le bouddhisme au Tibet ou au Japon. Elle renvoie aussi à la Création, aux origines du monde.
Je retiens donc : sciences naturelles (on dirait aujourd’hui conchyliologie – étude des mollusques à coquille – où l’on retrouve le mot « conque »), mais aussi musique, traditions et rites religieux, origine du monde..
4/ Des pièces de monnaie anciennes.
Que nous disent-elles ? Et peut-on parler, à cette époque (1636) d’archéologie ?
Le mot est attestée à partir de 1559, mais « les antiquaires (collectionneurs d’objets antiques ou de fragments remarquables) de la seconde Renaissance, celle des XVe et XVIe siècles, furent avant tout des amateurs d’antiquité, sans être de véritables archéologues. »
Donc nous avons affaire à un amateur d’antiquité. Essayons d’en savoir plus sur ces pièces : elles montrent la figure de Concordia.
Je retiens donc : numismatique (discipline apparue au début du XVIe s., voir l’humaniste Guillaume Budé, De Asse, 1514) – antiquités gallo-romaines – archéologie – concorde, philosophie et humanisme.
5/ Un homme attaché (enchaîné) à une colonne.
Vraisemblablement une statue antique ou une interprétation datant de la Renaissance. La référence à la mythologie est probable. Mais de qui peut-il s’agir ? Il s’agit de Prométhée. Le mythe est complexe, mais on peut en dégager sommairement quelques pistes : la place particulière de l’humanité dans la création, l’intelligence créatrice de l’homme, la raison, la connaissance, la liberté… « Prométhée, c’est donc l’homme qui en définitive par son action se crée lui-même et achève en l’améliorant l’œuvre du créateur. »
Je retiens donc : humanisme, intelligence, connaissances, création, raison, liberté…
6/ Un portrait :
Il pourrait s’agir d’un autoportrait que le peintre a déposé au milieu de ses œuvres en guise de signature… Je recherche donc un portrait de l’artiste. J’en trouve un seul, que l’on doit au grand portraitiste flamand Antoon van Dyck (1599-1641). La conclusion n’est pas certaine, mais pas impossible non plus : il s’agirait d’un caméo (apparition furtive du portrait de l’artiste dans son tableau, une manière pour l’artiste de signer son œuvre.pratiquée en Italie dès le XVe siècle). Le développement de l’autoportrait marque le passage pour le fabricant d’images du statut d’artisan à celui d’artiste (créateur) et marque aussi le début de l’affirmation des droits de la personne humaine, qui se détache du groupe en soulignant son individualité.
Je retiens donc : autoportrait (genre artistique apparu en Europe à la Renaissance), artiste, créateur, affirmation de la figure individuelle (prélude à l’idée de droits de l’homme, qui émergera au XVIIIe siècle).
Un autre portrait d’homme monte un homme d’Église : un clerc, un savant. Il s’agit de Liévin van der Beken né en 1525 à Gand et décédé en 1595 à Bruxelles. Philologue et poète, érudit et bibliophile, il fut évêque d’Anvers de 1586 à 1595. Il a produit de nombreuses œuvres littéraires et scientifiques. Ses études juridiques et historiques, demeurées manuscrites, sont perdues, mais ses travaux philologiques ont été édités.
Je retiens donc : religion, érudition, bibliophilie (livres), poésie, philologie, littérature, droit, histoire, sciences…
En un mot : humanisme.
SYNTHÈSE :
Au centre du dispositif, il y a le collectionneur qui n’est plus forcément un roi ou un prince (XVe et XVIe s.) mais souvent un noble ou un notable.
C’est un curieux, un érudit, qui s’intéresse aux arts et aux nouvelles découvertes, à la jonction entre le clerc du Moyen-Âge et le scientifique des siècles à venir.
Une clé de lecture nous est fournie sous la forme de 2 indices : Prométhée et le verrou
- statue de l’homme enchaîné à une colonne : Prométhée, le titan qui vole le feu sacré aux dieux (le feu, métaphore de la connaissance et de la capacité créatrice) pour le donner aux hommes
- le verrou au 1er plan (qu’il suffit de déverrouiller pour ouvrir la porte des mystères du monde)
== > connaissances, sciences et techniques
= l’homme est désormais placé au centre du monde (Pic de la Mirandole – XVe s.)
= un monde à comprendre et à découvrir, à conquérir même.
DONC :
l’homme curieux du monde
= un humaniste face aux mirabilia
(le cabinet de curiosités, c’est aussi le cabinet des merveilles)
+ une grille de lecture : nature et culture
<==> un monde que les hommes commencent à s’approprier
= une vision de transition entre le merveilleux et l’approche humaniste
==> à venir : l’appropriation du monde par la connaissance (les sciences – de l’homme et de la nature)
merveilles de la nature (naturalia) : paysages, animaux naturalisés, coquillages, fossiles, pierres précieuses
==> sciences naturelles, géologie, géographie, cartographie = exploration du globe
mystères du passé (antiquaria) : histoire, archéologie, paléontologie : pièces anciennes, lampes à huile, fioles, statues antiques, fossile
merveilles du savoir-faire humain (artificilia) = arts, artisanat et techniques :
peinture, sculpture, belles-lettres (littérature et poésie), musique, céramique, poterie, orfèvrerie
mystères de la croyance et exigence morale (spiritualia) : religion gréco-romaine, religion chrétienne, l’homme face au divin (Prométhée & Jésus = enjeux du sacrifice et du salut de l’humanité)
PHILOSOPHIE :
nous observons l’émergence de la figure de l’humaniste (« l’homme au centre de toutes choses ») et celle de l’individu (individualisme) : une évolution qui va devenir la caractéristique majeure de la pensée occidentale, et qui amènera à la définition des droits humains et à l’avènement de la démocratie (voir ce thème étudié en 1re HGGSP).
SCIENCES :
l’image annonce le développement des sciences modernes aux XVIIe et XVIIIe siècle qui fut la conséquence directe de cette « curiosité du monde ».
En 1632, Galilée a publié le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. En 1637, René Descartes publie Le Discours de la méthode. Et quelques années plus tard, à Rouen, le jeune Blaise Pascal mit au point la première machine à calculer (la pascaline).
DONC : un basculement, un passage d’un monde à un autre.